INDISCRÉTION
UN : B-I, bi, B-E, be, R-ON, ron. Biberon.
DEUX : V-EN, ven, T-I, ti, L-A, la, T-E, teur : Ventilateur.
UN : A-S, pi, R-I, ri, N-E, ne : aspirine.
DEUX : N-ON, nom, D’-UN, d’un, P-E, pe, T-I, tit, B-O, bo, N-O, nomme : nom d’un petit bonhomme.
UN : Je me demande pourquoi il a écrit tout ça à l’envers.
DEUX : Sans doute pour qu’on puisse pas lire facilement. Ça doit être son journal intime.
UN : Croyez ? Alors ne devrait pas le laisser traîner sur la table du salon.
DEUX : G-E, je, D-É, dé, P-EN, pense, T-RO, trop, D-AR, dar, G-EN, gent. Je dépense trop d’argent.
UN : Pas étonnant, s’il a acheté tout ça le même jour, un tonneau d’huile de foie de morue, un biberon, un ventilateur et de l’aspirine. C’est que tout ça, ça coûte cher.
DEUX : L-A, la, L-U, lu, X-U, xu, R-E, re, M-E, me, D-É, dé, V-O, vo, R-E, re. La luxure me dévore.
UN : Il a écrit ça ?
DEUX : À l’envers, oui.
UN : Georges ?
DEUX : Oui. Et puis ça continue comme ça : L-A, la, C-OU, cou Z-I, zi, N-E, ne, P-O, po, L-ETTE, lette, la cousine Paulette…
UN : Bon, eh ben écoutez, reposez ça sur la table. On va finir par être indiscret.
DEUX : Oui. Ça nous regarde pas. Passez-moi les magazines, que je les remette dessus. Voilà.
UN : Voilà. Non… Ils n’étaient pas comme ça, ces magazines. Ça m’aurait frappé.
DEUX : Oui, moi aussi. Celui-là, il devait être en dessous. C’est pas une chose qu’on montre.
UN : Faites voir. Non, décidément, je ne vois pas l’intérêt qu’on peut trouver à ce genre de photo.
DEUX : Y a des gens à qui ça fait quelque chose.
UN : Je ne savais pas que Georges était comme ça.
DEUX : Le Petit Chasseur Français. Voilà. C’est sûrement celui-là qui était au-dessus.
UN : Oui, c’était celui-là. Eh bien, c’est pour ça : je me disais, qu’est-ce qu’il a, Georges ? à avoir tout le temps mauvaise mine… C’est la luxure qui le dévore.
DEUX : Moi, je ne veux pas le savoir. On n’aurait pas dû lire. C’est nous les plus dégoûtants.
UN : Dites donc ! Il n’a qu’à le ranger mieux que ça, son journal intime. Et puis ça lui apprendra à nous faire patienter, comme il dit, dans son salon. Patienter, je vous demande un peu.
DEUX : Patienter, oui. Qu’est-ce que ça veut dire. Patienter quoi ?
UN : Je vous dis qu’il se prend pour un docteur.
DEUX : Oui, ça je comprends, que, quand on est docteur, puisqu’on a des patients, on les fasse patienter, ils sont faits pour ça, sans ça y aurait aucune raison qu’on les appelle des patients. Mais nous, faudrait tout de même pas que Georges nous prenne pour ses patients.
UN : Et puis alors, pour me calmer les nerfs, on peut dire que vous l’avez, le pompon !
DEUX : Qu’est-ce que je vous ai fait ?
UN : Vous aviez bien besoin de me parler de la cousine Paulette.
DEUX : Ah, ça, je me demande bien quel rôle il lui fait jouer, Georges, dans son journal intime. Seulement, vous m’avez dit qu’il fallait pas continuer. Résultat : on saura jamais.
UN : Vous auriez mieux fait de ne rien lire du tout.
DEUX : Vous êtes drôle, vous ! Si j’avais su à l’avance que c’était le nom de Paulette que je lisais, je l’aurais pas lu. Je me serais arrêté juste avant.
UN : Y a rien de pire que le doute. Ah tenez, je vais faire une partie de carotte, ça me calmera.
DEUX : Une partie de carotte ? Vous avez apporté des carottes ?
UN : Mais non. J’ai apporté mon couteau.
DEUX : C’est pas le tout d’avoir un couteau, pour éplucher des carottes, il faut aussi des carottes.
UN : Vous savez pas ce que c’est que jouer à la carotte ? Tenez, regardez comment on fait. Et rhan ! Pfuit ! Boum, badaboum. Raté.
DEUX : Ah, c’est ça, jouer à la carotte !
UN : Oui. On jette le couteau, et puis quand il arrive à destination, il faut qu’il se plante. Là, il s’est pas planté ; parce que c’est le manche qui est arrivé le premier. Alors, forcément, comme les manches, c’est pas fait pour se planter, il est tombé par terre. Il s’est bien planté par terre, mais ça, ça ne compte pas.
DEUX : Ça a beau ne pas compter, ça a tout de même fait tomber une bonne moitié de la peinture de la porte.
UN : Oui. C’est curieux. Même quand c’est le manche du couteau qui porte, en général, ça fait un trou, mais la peinture bouge pas. Attendez, je vais essayer encore un coup.
DEUX : Au fait, je me demande sur quoi elle s’ouvre, cette porte que vous avez tapé dedans. Parce que de ce côté-là, c’est plus l’appartement de Georges. C’est le mur mitoyen.
UN : Venez m’aider, j’arrive pas à arracher mon couteau du plancher.
DEUX : Oh, ben évidemment ! Le plancher vient avec.
UN : Ah, oui ça se soulève. Eh ben il va en faire une bobine, Georges, en voyant que je lui ai bousillé son parquet.
DEUX : Mais non. Attendez que je vous aide. C’est une trappe. Glissez votre pied, des fois que votre couteau lâcherait et que ça retombe. Vous soulevez avec moi ?
UN : Allez-y !
Efforts.
Eh bien oui, vous voyez, c’est une cachette. Probablement que c’est là qu’il range son journal intime, d’habitude. C’est pour ça qu’il l’aura apporté sur la table du salon, et puis il l’aura oublié là.
DEUX : C’est un peu grand, pour un petit cahier de rien du tout, ce grand trou. D’ailleurs il est plein de boîtes.
UN : Oui. Attrapez-en une, qu’on voie ce que c’est. Je tiens le couvercle.
DEUX : Oui, eh bien allez, refermez-le en vitesse. Je sais ce que c’est.
UN : C’est pas possible…
DEUX : Si, si, les boîtes vertes c’est de la morphine, les boîtes roses c’est du thon, mais du thon au LSD. Vite ! vite ! Oui mais : doucement ! doucement ! faites pas de bruit, des fois qu’il entendrait.
UN : Voilà. Mettez-vous dessus, pour que j’arrache mon couteau.
DEUX : Qu’est-ce que vous en pensez, hein ?
UN : Je pense qu’on a encore commis une indiscrétion.
DEUX : Moi, ça ne m’étonne pas. Je me disais : qu’est-ce qu’il a Georges, à avoir tout le temps mauvaise mine ? Ben y a pas à chercher plus loin. Il se drogue.
UN : Allez, allez, oublions tout ça. On n’est pas censé le savoir. Ah, j’ai pas de chance, avec l’indiscrétion. À chaque fois que je me trouve tout seul dans l’appartement de quelqu’un, je ne peux rien faire qui ne soit pas indiscret. Faut toujours que je mette le nez dessus, s’il y a des choses pas avouables.
DEUX : Moi aussi. Et puis croyez-moi, Georges, c’est pas une exception. Dans tous les appartements, c’est pareil. Partout il y a des choses cachées. Je ne connais personne qui ne cache pas quelque chose de pas avouable, dans son salon ou dans sa salle de bains.
UN : Moi non. Moi, y en a une partie dans mon matelas, et une autre partie à Biarritz, dans un arbre.
DEUX : Moi, ce que j’ai à cacher, je le cache dans ma tête, c’est plus sûr. N’empêche que je n’aurais jamais cru que Georges, c’était à ce point-là. Lui qui nous fait tout le temps la morale. Vous curez pas les ongles avec votre couteau ! J’ai horreur de ça.
UN : Qu’est-ce que ça vous fait ?
DEUX : Ça me fait, je peux pas dire ce que ça me fait. Ça me fait une impression métaphysique dans la colonne vertébrale.
UN : Bon. Eh bien je vais continuer ma partie de carotte.
DEUX : C’est ça. Non, écoutez ! prenez pas une autre porte pour taper dedans, suffit qu’il y en ait une d’abîmée.
UN : Vous avez raison. Eh Rhan ! pfuit, boum, badaboum.
DEUX : Zéro.
UN : Zéro. Pourtant il aurait dû se planter. C’est la pointe qui a percuté.
DEUX : Oui. Elle a encore fait tomber une grande plaque de peinture, mais elle s’est pas plantée. Pour moi, c’est pas une porte en bois.
UN : Tenez ! toute tordue, elle est, la pointe. C’est pas normal.
DEUX : Ah ben oui, venez voir. C’est une porte blindée.
UN : C’est peut-être son coffre-fort, à Georges.
DEUX : On va bien voir. Il a dû oublier de la fermer à clef, le choc de votre couteau l’a fait s’entrouvrir.
UN : Ouvrez.
DEUX : Vous croyez qu’on ouvre ?
UN : Bien sûr… peut-être qu’on a été assez indiscret pour aujourd’hui…
DEUX : Oh, tant pis, j’ouvre.
UN : Bien attrapé : c’est une penderie.
DEUX : Oui. C’est les robes de sa femme.
UN : Les robes de sa femme… Voire…
DEUX : Oui. Voire. Vaut mieux refermer, hein ?
UN : Oui, refermez. Remarquez, si on nous demande quelque chose, on pourra toujours dire qu’on n’y a vu que des robes pendues à leurs cintres. On peut très bien ne pas avoir remarqué qu’il y avait des femmes dedans. Comme en plus, elles sont mortes, je ne vois pas ce qu’on aurait pu faire pour elles.
DEUX : Eh ben ! Moi je sens que j’aurai du mal à avoir l’air naturel devant Georges, tout à l’heure.
UN : Je me disais aussi : mais qu’est-ce qu’il a donc, Georges, à avoir mauvaise mine comme ça ? Eh bien ça s’explique. Il a mauvaise mine parce qu’il a des remords.
DEUX : Vous y arriverez, vous, à faire comme si vous n’aviez rien vu ?
UN : Oh, écoutez, hein ?… soyez pas hypocrite. Vous non plus, vous n’avez pas très bonne mine, en ce moment.
DEUX : Vous non plus.
UN : Alors. Au fond, tout le monde le sait bien, que tout le monde est pareil.
DEUX : Oui. C’est pour ça, d’ailleurs, que tout le monde se tait.